

A moins qu’il ne porte un
nœud papillon
orange.
Et qu’il
balaie le sol du café de la gare de
Chambéry.
Volant de table
en table avec son plus beau sourire pour servir tour à tour
Emmanuelle Béart,
Arthur
Rimbaud, Henri IV ou Antoine de Saint Exupéry. A ces tables
défilent les
voyageurs
de
passage dont Fred prend la commande qu’il adresse au
patron.
Présence invisible et
mystique
qui surplombe une chaire
drapée de noir. Parmi
eux, le contrôleur général
dont la taille immense lui fait lever
les yeux au
ciel. Une autre apparition. Sarah.
Jeune femme aux yeux noirs en amande,
aux
longs cheveux bruns et bouclés dont la
beauté
se reflète dans les yeux du
serveur avec une étrange intensité.
Puis un jeune dessinateur,
Corentin.
Qui
oubliera un bouton de chemise sur sa chaise, abandonné,
perdu.
On éprouverait
presque de la pitié pour ce petit bouton qui avait
l’habitude de vivre
sur une
parcelle de tissu d’une blancheur immaculée.
Corps à
corps avec
l’invisible.
Car l’acteur devient
lui-même cet objet détaché de son
contexte, en partance vers l’inconnu.
Guy
Dieppedalle occupe seul la petite scène de la salle
Gérard Maré.
Et
esquisse sous nos yeux tout ce petit monde.
Rien n’existe et soudain tout
se crée sous nos yeux.
Devant le
café passent les moutons, les enfants bleus verts et
blancs.
Le
chien
qui fume et tout le clergé.
Par sa
maîtrise du corps et de l’espace,
l’artiste fait
revivre la magie du
théâtre,
nous invitant
à voir l’irréel qu’il nous
montre, à
croire ce que l’on
ne voit pas.
Le pouvoir est
à l’imagination. Les formes naissent sous le
regard et les
gestes du comédien
avec une expressivité rare
qui frôle celle du mime.
Les situations
s’installent et se répètent avec humour
au rythme
lent du rêve.
Les
incohérences de ce monde intemporel nous semblent aller de
soi.
Ainsi
Sarah, cette vision d’un jour, conduira notre homme sur le
toit du monde
après
un long et périlleux voyage à bord de
l’Orient express et en compagnie
de
Léonard de Vinci et Mona Lisa.
De l’autre
côté de la terre.
Besoin de
fuir l’excès de
sens. Quête spirituelle autour d’un feu de camp
:
La vie, l’âme, le
silence, la
mort, l’amour…
Tout est dit. En un haussement de
sourcil.
Nulle
éloquence n’est nécessaire lorsque
l’essentiel est contenu en un mot.
C’est un jeu. Une
poésie gestuelle qui
puise au cœur de l’absence pour créer le
mirage.
Une fois
seulement que tout est balayé, les étoiles
peuvent
s’allumer,
une à une,
au doux
tintement des bols tibétains. Les notes résonnent
en nous
et
prennent le temps
de déployer leurs
fréquences mouvantes.
Le temps pour nous de
prendre conscience de cette présence qui occupe
l’espace
au-delà du
matériel.
Puis doucement s’amorce la
descente de la montagne, le retour au réel.
Le corps est
épuisé, l’esprit a
toujours soif. Istanbul, la mosquée bleue.
Entrée en prière.
A genoux.
Un chant s’élève timidement puis
s’éteint.
Et tout commence à
tourner.
Une
danse rituelle s’engage. L’âme se
détache du corps et surplombe le monde.
Puis elle tombe. La chute
est abrupte. Case départ. Rien n’a
bougé.
Cependant quelque chose de ce songe
demeure.
Une intuition
indéfinissable dessine en nous le souvenir d’un
ailleurs
intérieur.
Une issue de
secours de la réalité vers le mystère.
Lucie
T.
Festival National de
théâtre
contemporain. Châtillon sur Chalaronne. Mai 2007.


Photos Emile Zeizig
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